L'évolution de la Radio à travers les deux guerres mondiales

TPE 2011-2012 par Elyes et Arthur - Condorcet

Vers une radio de média

L'entre-deux-guerres, ou la naissance d’un média

Comment la dimension de « média » a-t-elle pris son essor après la Première guerre Mondiale, pour devenir enfin un moyen d'information phare ?

Un écho au passé

Émile Berliner
Figure 1 : Émile Berliner

De grands hommes, déjà, imaginaient la radio comme média, une radio qui devait réunir les peuples, les cultiver et les informer. Avant même l'invention de la radio, la volonté de divertir, de cultiver la population existait. En 1857, Léon Scott de Martinville, un Français, avait d'ores et déjà conçu un dispositif d'enregistrement du son, qu'il devait nommer le phonautographe, mais il envisageait de l'utiliser dans le but d'étudier les mécanismes de la parole. Il ne pouvait en effet pas écouter ce qu'il enregistrait. Vingt ans plus tard, son invention devait être reprise par Charles Cros, français, et Thomas Edison, américain, qui travaillèrent en parallèle à un dispositif qu'ils appelèrent respectivement paléophone et phonographe, qui en plus d'enregistrer la voix, la restituait. Mais Edison breveta l'expérience en premier et fit cependant l'erreur de considérer son invention comme d'une utilité prédominant dans les affaires, et dans le secrétariat. C'est justement dans une nouvelle optique radicalement différente que Emile Berliner améliora encore le dispositif, et le rendit plus accessible1. Ce jeune allemand avait un intérêt particulier pour l'étude du son ; il avait ainsi imaginé apporter aux inventions de ses prédécesseurs une dimension plus pratique. En plus d'avoir changé le cylindre en disque, il imagina utiliser sa nouvelle invention - qu'il nommera gramophone en 1888 – comme un dispositif d'écoute musicale : c'est une première dans l'art de la musique, un art qui, au XIX° siècle, touche de nombreux hommes. Le gramophone devient bien un média pour les populations.

Lee de Forest
Figure 2 : Lee de Forest

Néanmoins, l'utilité publique des inventions et la diffusion de la culture qu'elle entraînait ne s'arrête pas là. L'invention de la radio devait en être marquée. Le Canadien Reginald Fessenden, qui transmet pour la première fois la voix sur les ondes en 1900, devait six ans plus tard offrir le premier concert par TSF aux navires qui en étaient équipés : il parle, il chante, il joue du violon2 … Mais cette idée continue à être exploitée, et en 1908 Lee de Forest devait remarquer sur les ondes de la Tour Eiffel que « Un jour, l'opéra pourra être apporté dans chaque maison. Un jour, les nouvelles et même la publicité seront envoyées par le téléphone sans fil »2. L'idée d'une radio médiatique commence donc bien à naître, mais elle se trouve isolée, embryonnaire dans la pensée de certains hommes en avance sur leur temps.

Une radio qui s'organise et s'individualise rapidement

Magazine de radioamateurs
Figure 3 : Magazine de TSF

On trouvait déjà, aux prémices du premier conflit mondial, les premiers postes privés aux États-Unis, notamment chez des radioamateurs jeunes fréquentant les milieux universitaires ou scolaires. Ceux-là se plaisaient à apprendre le morse, et à s'envoyer mutuellement des balbutiements de phrase. En 1912, le territoire américain comptait déjà quelques 100 000 récepteurs radios3 – dont un grand nombre de fortune. Mais certains allaient plus loin : ils émettaient en morse des bulletins météo, des bulletins sportifs, des cours, et même l'heure4 … Mais cette activité dut s'arrêter en 1917, lors de l'entrée en guerre des États-Unis : l'utilisation de la TSF était alors interdite. En ce contexte de fin de guerre, la marine américaine avait d'ores et déjà créé une des premières stations de radiodiffusion, ou ont été exposés les 14 points du Président Wilson.

David Sarnoff
Figure 4 : David Sarnoff

La radio comme diffusion de la culture, la radio comme diffusion de l'information devait cependant se démocratiser vers la fin de la Première Guerre Mondiale. Dans la continuité de l'idée que David Sarnoff proposa à l'American Marconi en 1916 - « [faire] de la radio un bien de consommation domestique dans le même sens que le piano ou le phonographe »5 - , on entendit en 1920 les premiers bulletins d'information quotidiens, alternés à de la musique, pour tenir les américains informés des élections présidentielles. Très rapidement, le nombre de postes de radio prit son envol aux États-Unis : on comptait déjà quelques 50 000 en 1921, ils devaient passer à 600 000 en 1922. Les grands émetteurs commencent alors à émerger, puis s'organisent en réseaux en 1927 (NBC, MBC, CBS) … Parallèlement, la Grande-Bretagne et la France, en 1922, puis l'Europe toute entière par la suite commençaient à découvrir la radiodiffusion ; s'ajouteront par la suite l'Afrique et l'Asie. C'est alors qu'en France on pouvait écouter Radio Tour Eiffel, Radiola, ou encore la British Broadcasting Company (BBC) en Angleterre. Les radios d'État, les radios privées voyaient le jour en grand nombre. La musique, la culture, le divertissement et l'information étaient de guise sur les ondes. Les auditeurs se plaisaient face à ce nouveau média, un loisir à domicile, qu'ils commençaient à considérer sur le même plan que le gramophone. On pouvait par ailleurs dénombrer en 1937 quelques 26 millions d'auditeurs américains, 8 millions en Allemagne, en Angleterre, et près de 4 millions en France. La radiodiffusion chemine donc au sein des foyers, et forme finalement une force au sein d'un monde qui sort d'un premier conflit mondial.

Affiche de Radiola
Figure 5 : Affiche de Radiola

Durant l'entre-deux-guerres, l'émission radio va être normalisée, et plus particulièrement le financement. La question est posée dès 1925 par la revue Radio Broadcoast, et les réponses sont différentes selon les pays. Alors qu'aux États-Unis, c'est la voie publicitaire qui est proposée pour les radios privées à la suite de nombreux débats et conflits, on opte au Royaume-Uni pour la taxe des récepteurs. Mais les questions financières ne sont en réalité développées que lorsque les ondes se saturent : la volonté étatique de normalisation se met en place, et c'est ainsi qu'en 1927 l'État américain devait obliger l'émission sous condition d'une licence, pour éviter les interférences.

Une radio qui ouvre et commence à fermer l'esprit

Auditeurs Parisiens
Figure 6 : Auditeurs de Radiola

La culture de l'esprit et l'approfondissement de la réflexion étaient deux objectifs importants pour la radio de l'entre-deux-guerres. Rapidement, les radios américaines, britanniques, françaises, allemandes, soviétiques, ou même italiennes, proposaient un large éventail de programmes, dont beaucoup étaient culturels et éducatifs6. Pour toute nation, le besoin était avant tout de combler l'analphabétisme - 50% des soviétiques étaient illettrés en 19267 - et de doter les classes les plus pauvres d'un savoir minimal. Entre deux opéras de Wagner, et quelques symphonies de Tchaïkovski, la radio prenait une dimension musicale pour les régimes soviétique, allemand et italien. C'est ce que les trois régimes soviétique, allemand et italien appelaient ouvertement la Révolution culturelle. C'est toutefois avec un peu plus de discrétion que les autres nations (États-Unis, France, Grande-Bretagne …) exploraient ce nouveau monde de la radio. Les programmes étaient là aussi musicaux, bien qu'on y entendît de temps à autres quelques saynètes : c'était une radio de loisir qui se développait. Cette ouverture de l'esprit, avec l'apparition d'une radio culturelle, devait atteindre son apogée avec la Ente Italiano per le Audizioni Radiofoniche (EIAR) ; cette seule radio italienne allait en 1936 battre des records en transmettant en direct plus de 400 concerts symphoniques, 120 opéras, 100 opérettes, 200 concerts de musique de chambre, soit près de 6500 heures de programme musical8 !

Toutefois, la radio de l'entre-deux-guerres devenait rapidement un instrument de propagande pour conditionner l'esprit des populations, le fermer. La radio a longtemps eu cet avantage d'être non-filaire, ce qui permet aisément à l'auditeur de choisir son programme. Mais entre 1920 et 1940, le prix d'un poste de radio était trop élevé pour être accessible à tous. L’U.R.S.S. remédia a ce problème en proposant des postes à faible prix, qui à défaut de ne pouvoir pas capter les ondes électromagnétiques, étaient en mesure de recevoir une station radio par un câble auquel il fallait s'abonner9. Ce système - que seuls les soviétiques ont testé – facilitait donc la démocratisation de la radio ; mais cette accessibilité n'était pas anodine … Le câble ne permettait de capter qu'une seule chaîne de radio, la radio nationale qui était un outil de propagande puissant. Cette absence de choix permettait au régime de contrôler aisément la population, d'autant plus que le système filaire était privilégié et s'étendait de l'ouest à l'est du territoire. Néanmoins, cela n'empêchait pas la radio sans-fil à se développer au sein de la Russie soviétique. Les émissions vers l'étranger se faisaient dans onze langues, et bénéficiaient d'un émetteur d'une puissance alors unique en Europe : 500kW ; Paris, Berlin et Londres ne dépassaient pas les 150kW10

Affiche de Radio Stuttgart
Figure 7 : Affiche de Radio Stuttgart

L’Allemagne national-socialiste et l’Italie fasciste de l'entre-deux-guerres suivaient une voie identique. Le III° Reich, avec son ministre de la propagande, le Docteur Goebbels, allait développer une propagande radiophonique hors du commun. Hadamowsky, directeur du réseau radiophonique allemand – la Reichssendeleitung – déclarera lui-même « [espérer], grâce à l'arme la plus puissante et la plus moderne, faire triompher le point de vue de l'Allemagne dans le monde »11. C'est dans cette perspective que dès l'arrivée au pouvoir de la NSDAP, l'ensemble des émetteurs allemands étaient contrôlés par le régime. Une purge importante avait été effectuée au sein des organes radiophoniques. Dès lors, les programmes allemands avaient été minutieusement contrôlés : on privilégiait dorénavant Wagner et Beethoven, mais Mendelssohn était banni. Les discussions sur la supériorité de la race aryenne, l'étude de Kant et de Fichte et le folklore allemand étaient de guise. Le nombre d'auditeurs était important ; avec l'élaboration d'un poste radio bon marché sous la demande de Goebbels, on comptait près de 5 millions de postes en 1934. Tout comme l’U.R.S.S., l'Allemagne émettra vers l'étranger, mais à la veille de la guerre, on interdit rapidement l'écoute des postes étrangers.

Mussolini sur les ondes
Figure 8 : Mussolini sur les ondes

La mise en place d'un régime fasciste en Italie allait simplifier la tâche des radios nationales. Mussolini obligea l'ensemble des radios d'utiliser comme source d'information principale l'Agence de Presse du Duce. Rapidement, en 1926, l'organisation des programmes passe par le gouvernement12. En 1927, la propagande devient plus efficace, avec la mise en place d'une radio unique : l’EIAR. La culture musicale est l'élément principal de la radio, une radio qui a pour rôle de prolonger le magnétisme du Duce dans une nation sous-développée.





  1. Patrice FLICHY Une histoire de la communication moderne, janvier 1997, p.96.
  2. Antoine SABBAGH La Radio, Rendez vous sur les ondes, Janvier 1995, p.24
  3. Francis COLLINS The Wireless Man, New York Century, 1912, cité par S. DOUGLAS
  4. Patrice FLICHY op. cit., p.153
  5. David SARNOFF, Looking Ahead, cité par Margaret B.W. GRAHAM, RCA and the Videodisc : the Business of Research, Cambridge University Press, 1986, p.32
  6. Pierre MIQUEL Histoire de la Radio et de la Télévision, Mars 1984, p.43 et p.86
  7. Pierre MIQUEL op. cit., p.86
  8. Pierre MIQUEL op. cit., p.99
  9. Pierre MIQUEL op. cit., p.82
  10. Pierre MIQUEL op. cit., p.90
  11. Pierre MIQUEL op. cit., p.91
  12. Pierre MIQUEL op. cit., p.98